Troisième jour de tournage. Nous rebondissons sur les commentaires que vous nous avez laissés sur Talaat Pacha, un des principaux responsables du massacre des Arméniens. La question était posée de savoir si sa tombe (ou son mausolée) existait bien à Istanbul et comment elle était mise en valeur. Nous avons souhaité en parler avec un universitaire turc, Soli Özel, éditorialiste au journal Sabah.
Nous tenons également à vous remercier tous pour la qualité de vos interventions.
Audio uncut de tout l’entretien avec Soli Özel :
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Les internautes invités à « démasquer la sémantique de ceux qui défendent la position diplomatique du gouvernement turc concernant la question arménienne » pourraient peut-être, par la même occasion, démasquer celle de ceux qui défendent la position diplomatique du gouvernement arménien et du Président Kotcharian.
La comparaison entre le Haut-Karabakh et le Darfour est bien évidemment grotesque, absurde et saugrenue. Tel est le cas, toutefois, s’agissant de la comparaison entre le génocide juif et le génocide dit arménien ; pourtant cela n’empêche pas l’intelligentsia française de rédiger de beaux articles comparatifs.
Concernant le Haut-Karabakh Jules Boyadjian parle « d’une guerre gagnée par les Arméniens qui avait été lancée de manière défensive (!) à la suite des Pogroms de Sumagaït notamment ». La similitude entre le discours dit négationniste des Turcs et celui d’une partie des Arméniens est étonnante. (Donc on peut lancer des guerres défensives en cas de menace imminente et déplacer plus de 500 000 personnes). De même, lorsqu’on affirme que l’ancien Président du Parlement arménien Arthur Baghdassaryan a publié un article dans le Wall Street Journal afin d’obtenir « la sympathie des Américains », on n’est pas très loin des nationalistes turcs qui fustigent l’écrivain Orhan Pamuk, qui a publiquement parlé des victimes arméniennes, au nébuleux motif qu’il ferait partie d’une conspiration anti-turc mondiale.
Les lacunes démocratiques de la Turquie, la condamnation déplorable de Hrant Dink ne justifient pas le système anti-démocratique et le repli de l’Arménie qui vit sous la tutelle russe.
Richard, concernant le Haut-Karabakh, vous dites : « Il ne faudrait pas oublier les pogroms anti-arménien de Bakou en 1988. J’admets une atrocité du coté arménien, c’est les massacres de Khodjalou. Jamais les Arméniens auraient dû faire cela. D’ailleurs les responsables de ce massacre doivent être punis ». Et je suis tout-à-fait d’accord avec vos propos. Mais peut-on parler d’un génocide des Azerbaidjanais ? Je ne le pense pas. Car la volonté, certes pas très louable, des Arméniens n’était pas d’exterminer l’ensemble d’une nation. Et je ne pense pas (il se peut que je me trompe) non plus que la volonté du gouvernement ottoman était d’exterminer les Arméniens, même si en raison de la déportation de nombreux Arméniens, femmes et enfants, ont perdu leur vie et la Turquie une partie de sa richesse et surtout l’amitié d’un peuple talentueux.
Cependant, doit-on oublier les victimes turques et leur douleur. A ce propos Gilles Veinstein disait (la revue Histoire, avril 1995) : « il y eut aussi de très nombreuses victimes parmi les musulmans tout au long de la guerre, du fait des combats mais aussi des actions menées contre eux par des Arméniens, dans un contexte de rivalité ethnique et nationale. S’il y a des victimes oubliées, ce sont bien celles-là, et les Turcs d’aujourd’hui sont en droit de dénoncer la partialité de l’opinion occidentale à cet égard. Est-ce parce qu’il ne s’agissait que de musulmans qu’on les néglige, ou bien parce qu’on estimerait implicitement que le succès final de leurs congénères les prive du statut de martyrs ? Quel regard porterions-nous donc sur les mêmes faits, si les choses avaient tourné autrement, si les Arméniens avaient finalement fondé, sur les décombres ottomanes, un Etat durable en Anatolie ? »
En parlant des responsables arméniens à punir en raison des massacres commis envers les Azerbaidjanais, je cite une autre réflexion de Veinstein (même texte) : « On a ainsi connaissance de 1 397 cas de condamnations d’agents ottomans pour crimes contre les Arméniens, dont des condamnations à mort. Dans la région de Harput en particulier, où de terribles violences contre les Arméniens étaient commises, selon le témoignage du consul américain Leslie A. Davis, avec l’accord du gouverneur qui affirmait agir sur ordre de la capitale, 233 procès en cour martiale furent intentés contre des officiels ottomans accusés de crimes contre les Arméniens, suivis de condamnations. L’historien hollandais Erik Zürcher propose pour sa part une explication à ces apparentes contradictions : s’il est intimement convaincu de l’implication non du gouvernement mais d’un cercle interne au sein du CUP dans l’extermination, il constate néanmoins qu’il est difficile, sinon impossible de le prouver “au-delà de tout doute” »
Finalement, ayant fait une partie de mes études en Turquie, je peux clairement dire que l’on ne m’a jamais inculqué la « haine » anti-arménienne (on a sûrement « adouci » et occulté une partie d’un passé tragique). D’ailleurs, contrairement aux apparences, ni Talat ni ses compagnons ne sont traités comme des héros nationaux pour la simple raison qu’ils sont tenus responsables de la chute de l’Empire.
Gilles Veinstein a été sermonné par ses pairs du collège de France pour avoir pris un parti pris idéologique sur un sujet historique dont il n’était pas spécialiste : dans un article commandé par la revue L’Histoire pour son dossier consacré à la déportation des Arméniens en 1915, paru en avril 1995, Gilles Veinstein a expliqué que bien que n’étant pas spécialiste de cet évènement, il a accepté de participer au dossier de la revue L’Histoire … uniquement à cause du contexte du procès Lewis ».
Le parlement de l’enclave du Haut Karabach avait voté en faveur de s’unir avec l’Arménie et un référendum a eu lieu durant lequel la vaste majorité de la population de la région a voté en faveur de l’indépendance. La demande d’union avec l’Arménie qui s’est développée vers la fin des années 1980s débuta pacifiquement, mais ensuite, avec la désintégration de l’Union soviétique, le mouvement devint un conflit violent entre les deux groupes ethniques, résultant ainsi à des allégations de nettoyage ethnique par les deux camps
Dans cette interview, l’explication de Sali Ozel sur la raison d’être de l’art. 301 du code pénal turc est très intéressante.
Donc d’après Sali Ozel qui repred les propos du ministre de la justice turc, les européens savaient très bien que cet article allait être rédigé et qu’en qq sorte c’était la contrepartie des réformes demandées par l’UE. Si cela est vrai, on peut effectivement se poser des questions sur l’honnêté intellectuelle des dirigeants européens qui demandent aujourd’hui l’abrogation de cet article. Mais comme l’a précisé Sali Ozel, l’hypocrisie fait partie intégrante des relations entre Etats.
Ce qui est reproché à cet article, c’est la mention de “l’outrage à la TURCITE”. La réforme de cet article portera, à mon avis sur la mention de la turcité. On changera l’outrage à la turcité par l’”outrage à la nation” et en définitive, rien n’empêchera de poursuivre les intellectuels dont les propos déplairont aux avocats ultranationalistes et aux procureurs défenseurs zélés de la nation turque.
Le débat est ailleurs.
piyaz, vous faites un procès d’intention aux dirigeants européens : l’ancien code pénal turc était un code liberticide datant de la dictature militaire. Il est évident que le premier pas demandé à la Turquie pour accéder à un état d’Etat démocratique était la réforme de ce code même au prix de quelques survivances d’ancien régime (art. 301 à 305 qui sont toujours liberticides et doivent être abrogés)
Sans atermoyer d’avantage, juste une question à Deniz:
Pour vous, y a-t-il eu un génocide des Arméniens?
Les arguties sont nombreux et la sémantique est très calquée sur celle de la diplomatie de l’Etat Turc: “comparaison entre le génocide juif et le génocide dit arménien”, “le discours dit négationniste des Turcs”, “je ne pense pas (il se peut que je me trompe) non plus que la volonté du gouvernement ottoman était d’exterminer les Arméniens”, “doit-on oublier les victimes turques et leur douleur” puis vous citez le négationniste Gilles Veinstein…
On ne peut resservir à longueur de commentaire, les thèses d’un gouvernement négationniste (avec plus de diplomatie ces derniers mois – on ne dit plus “le génocide est un mensonge” mais “nous en attendons la preuve”, alors que celle-ci a été très largement établie) sans cacher ses véritables intentions.
Franchement, Deniz, Vous faites un mélange de toutes les notions. Vous metttez au même niveau guerre, massacre, génocide. C’est très facile de faire cela pour noyer le poisson, mais pourtant il faut être précis sur les termes.
Les azéris ont commis des pogroms à Bakou, aucun arménien ne dit que c’est un génovide. Il n’y a pas la preuve de plannification.
Quant au génocide arménien, il y a des preuves d’une volonté politique de destruction de la population arménienne. Dire le contraire, ce n’est que de la mauvaise foi. Le dialogue dans ces conditions est impossible quand même les faits démontrés ne sont pas acceptés.
Je voulais juste dire qu’il n’y a pas de preuves écrites non plus de la volonté d’Hitler de génocider les Juifs. Néanmoins…
Tout d’abord grand merci pour le superbe boulot que vous faites.
A part celle de l’interview avec l’amie de H.DINK, je n’arrive pas à visualiser les vidéos de la Turquie sur le génocide arménien. Y a-t-il une raison particulière à cela?
En vous souhaitant de formidables reportages du Darfour meurtri.